Anxiolytiques et Saint-Valentin

Lundi 9 février

La séance avec la psy est annulée, puis convertie en visio. Trois quarts d’heure passent vite, surtout quand la gorge nouée par intermittence empêche de parler. C’est la troisième séance et je n’arrive toujours pas à déterminer si c’est un bon match. Elle change son fusil d’épaule en cours de route : calmer l’anxiété avant de s’attaquer à la question de la confiance en soi, elle a peur que ce soit la cata si on fait ça en sens inverse, puis semble s’y résoudre car tout pointe toujours vers là.


Deux heures de réunion m’apportent autant de doutes que d’informations. Soulagement de n’avoir pas tous les niveaux à chorégraphier. Anxiété de voir mon idée écartée par le rire, elle empiéterait sur une autre discipline, honte de faire (et même de ne pas faire) de travers. L’odeur âcre des transpirations passées, étrillées à coup de savon de Marseille et de bicarbonate, revient immédiatement sous les rayures de mon T-shirt.

Je n’y arrive plus, les relations humaines. Je n’arrive plus à savoir ce que je pense des gens, ce que je pense d’eux et ce qu’ils pensent à ma place, ce qu’ils pensent des uns et des autres qui varie selon qui est là, géométrie variable que je ne sais plus mesurer. Je n’en peux plus des blagues qui en sont et n’en sont pas, pas méchantes mais pas franches dans leur second degré pensé au premier. Que peut-on dire de moi quand je n’y suis pas si l’on dit telle chose d’un autre ? et pourquoi je fais pareil, pourquoi, le besoin de décharger sans doute, de se rassurer, je n’aime pas ça, je n’aime pas les groupes, seulement les individus, même quand j’apprécie les individus qui le composent.


L’arrêt de bus n’est pas desservi, mais ça, je le comprends vingt minutes plus tard, alors que le temps annoncé, après un bug passant de 4 à 0 puis à 10 minutes, diminue et s’incrémente à nouveau sans aucun bus pour donner du sens aux chiffres. Je me rends à l’arrêt suivant, simple panneau planté sans affichage lumineux et l’application de mon téléphone ici aussi indique que les données ne sont pas disponibles. Dans la liste générale des bus, je découvre que trois arrêts ne sont pas desservis, je cherche le suivant sur la carte, la donnée est disponible, prochain passage dans 1 min, je me mets à courir, le bus passe à la perpendiculaire, je cours, il part cinquante mètres devant moi et je me mets à sangloter, le cours devrait commencer dans dix minutes, je n’y serai jamais, le retard me semble colossal, vingt, vingt-cinq minutes ? Je sanglote, je voudrais que tout s’arrête, c’est comme dans ces mauvais rêves où tout patine, où l’on s’efforce sans jamais arriver, mais le bus suivant finit par arriver, le dédale du Vieux Lille est en grande partie derrière lui et le trajet beaucoup plus court qu’escompté, j’arrive avec 10 minutes de retard, tout le monde est détendu, je fais n’importe quoi pendant les premiers exercices puis, peu à peu, je retrouve l’aplomb, ne le joue plus, la chorégraphie avance de quelques secondes, le justaucorps du costume est essayé par toutes et le cours se délite là, là, il est l’heure de rentrer.

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Mardi 10 février

Je profite du calme après la tempête intérieure pour ignorer les sirènes de la to-do list et garder mon système nerveux au calme : je mets de l’ordre dans ma tête en alignant les mots dans les entrées précédentes de ce journal, je fouette des œufs avec du sucre (cake poire-gingembre, en réalité plutôt poire-curcuma, le gingembre à peine identifiable). L’anxiété revient à mesure que l’heure tourne et je vais chercher les anxiolytiques légers prescrits par mon généraliste. Je ne sais pas pourquoi, j’imaginais des cachets ronds et gros comme des somnifères ; ce sont des gélules similaires aux Dolipranes, simplement bleues et blanches plutôt que bleues et jaunes, et beaucoup plus nombreuses sur chaque plaquette. C’en devient un médicament comme un autre.


Au cours du soir, je m’attaque enfin à la posture d’une élève, qui me résiste depuis plus d’un an (la posture, pas l’élève, notez la virgule). Éloigner les omoplates n’était pas une indication de nature à l’aider ; contrairement à ce que je croyais, à ce qu’elle croyait, qu’on lui répète et pour quoi elle va chez le kiné, ses épaules ne montent pas : elles roulent en-dedans (vers l’avant). Quand je lui fais tester un exercice avec un élastique à tirer paumes vers le ciel, bras collés au buste, à ma surprise comme à la sienne, sa posture se métamorphose, le « problème » disparaît. Elle se plaît bien ainsi, trouve avec humour qu’elle fait de suite « plus femme ». Il m’aura fallu du temps (en réalité le prendre plus que le laisser passer), mais on tient une piste. Je reste en revanche perplexe sur l’efficacité du kiné…

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Mercredi 11 février

Pourquoi ai-je tant attendu pour prendre cet anxiolytique ? L’anxiété est toujours là, ses motifs en tous cas, mais en lisière, en sourdine. Cela ne dégénère pas en prenant toute la place.

Et toujours ou presque, le crumble au deux chocolats du mercredi

Bizarrement, le groupe infernal l’est un peu moins après avoir parlé avec les parents. Les élèves semblent découvrir que leur comportement dans le studio peut avoir des répercussions en dehors. En dehors de ça, on nettoie ce qui a été chorégraphié, la suite après les vacances.

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Jeudi 12 février

À la place de mon cours, j’accompagne des élèves qui ne sont pas les miens au théâtre. 350 enfants dans la salle, je bénis les bouchons d’oreille accrochés à mon porte-clés.


Les jumelles arrivent trois quarts d’heure avant leur cours. Je fuis m’échauffer dans la salle après avoir tout appris de leur actualité collégienne et de leur exposé sur un animal — l’une a hésité entre le lynx et le mygale, l’autre a pris l’axolotl. J’ai enfin identifié un trait physique pour les distinguer, un grain de beauté que l’une a plus gros et décalé par rapport à l’autre — enfin quelque chose qui leur soit propre, qui ne soit pas l’artifice qu’elles ont trouvé pour qui ne les connait pas (oreilles percées pour l’une seulement). Mais je ne sais déjà plus si le grain de beauté est associé au lynx ou à l’axolotl.


À la fin de la barre au sol, Y. me fait part de progrès : il peut davantage toucher le sol en se penchant et sa prof de danse classique a remarqué qu’il était plus stable dans ses équilibres. Cela me fait d’autant plus plaisir qu’il semblait frustré par le plateau qu’il traversait dans sa progression, et par extension par  les cours de barre au sol qu’il aurait souhaité plus intenses. Cela confirme en outre l’efficacité de l’end-range motion : chercher la mobilité au maximum de son amplitude aide davantage à progresser que forcer passivement sur cette amplitude.

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Vendredi 13 février

[rêve] il y a une faction hostile dans l’immeuble d’en face, un risque de balles, nous prenons des mesures dérisoires sans panique, c’est mieux que rien pour continuer notre vie, des pouf-lits sont dépliés à l’horizontale, des portes en verre fermées pour ralentir l’impact des balles, puis l’immense navire va couler, je saute à l’eau, nage une courte distance et ressort sur la terre ferme, il faut courir pour s’éloigner de l’eau qui va monter


Cette fois-ci, j’assiste à la version complète du spectacle, appréciant rétrospectivement l’ingéniosité des coupes réalisées pour la représentation jeune public. J’y assiste en pure spectatrice avec L., retrouvée sur place et qui me raccompagne en voiture avec une autre étudiante encore en formation, qui est en plein pétage de câble, quasi maniaque, tristesse-malaise sur le retour.

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Samedi 14 février

Un seul être vous manque et tout est apprécié.
Beaucoup d’absents, des classes aérées, agréables.


Saint-Valentin en visio : cela fait quatre non cinq années que nous sommes ensemble. Les cinq meilleures années de ma vie, il me dit, me cueille, je ne m’attendais pas à pareille déclaration.

L’année de la pensée magique

Si je cours jusqu’au phare en moins de trente secondes, alors il reviendra vivant. C’est dans Un long dimanche de fiançailles, je crois, que j’ai pour la première fois trouvé trace de la pensée magique que je pratiquais enfant et adolescente, même si je la nommais pas ainsi, même si je ne la nommais pas. Si je fais deux tours / si je tiens mon équilibre plus de cinq secondes / si si si, alors l’audition se passera bien, alors je réussirai à. Aujourd’hui encore, j’ai toujours le réflexe de chercher ma tête et une table, une porte, n’importe quoi en bois à portée de main lorsque j’éternue — « tête de bois » je répète alors, comme mon arrière-grand-mère (nous sommes effectivement assez mules dans la famille) et enchaîne « table en bois, en bois ou en contreplaqué », on n’est jamais trop prudents avec les matériaux modernes. Dans mon esprit, c’est moins une superstition qu’un rituel conjuratoire comme ceux des TOC. Mais probablement est-ce la même chose, le besoin d’une illusion de contrôle sur ce qui nous échappe. Gros touché-coulé en découvrant cet xkcd, qui une fois de plus frappe fort :

What's a superstition? It's a way to train yourself to feel like any bad thing that happens is your fault
Ce xkcd est en passe de devenir un second « Someone is WRONG on the Internet » dans mon panthéon personnel.

La pensée magique, pour Joan Didion, c’est ce qui caractérise son état après la mort soudaine de son mari. Savoir qu’il n’a pas survécu à sa crise cardiaque et néanmoins ne pas se résoudre à jeter toutes ses chaussures, car il aura besoin de ses chaussures s’il revient. Être rationnelle et folle à la fois, en avoir conscience et ne pas pouvoir s’en empêcher.

Un jour d’été et d’enfance, devant le tourniquet des cartes postales, je faisais le compte de tous les destinataires à ne pas oublier pour savoir combien je devais en acheter. Telles copines, mamie Nicole, grand-mamie de Bourges… j’ai vu ma mère blémir : mais mamie de Bourges est morte ! C’est vrai, j’avais oublié. Je la voyais assez peu souvent pour que mon réflexe d’affection lointaine soit resté intact. Être rationnelle et folle à la fois.

Elle fait beaucoup ça dans son récit, Joan Didion. Reprendre des phrases en italiques. Les répéter un peu plus loin, en fin de paragraphe, à la ligne. Un compromis entre la révélation et la répétition traumatique, entre le sens qui se métamorphose confronté à la fin et l’absence de sens, l’absurdité de ce qui n’est plus.

Pas plus que nous ne pouvons avoir conscience à l’avance (et c’est là que réside la différence essentielle entre le deuil tel que nous l’imaginons et le deuil tel qu’il est vraiment) de l’absence infinie qui s’ensuit, le vide, l’exact opposé du sens, la succession interminable de ces moments où nous serons confrontés au contraire même du sens, à l’absurdité.

C’est Words of Women qui m’a fait découvrir le nom de Joan Didion ; je ne l’avais jamais croisée pendant mes études littéraires. Une sacrée figure, ça a l’air d’être outre-Atlantique. Plusieurs fois, j’ai tenté de sortir un de ses romans de l’étagère à la médiathèque, mais je le repoussais rapidement dans l’espace aussitôt créé aussitôt comblé. L’Année de la pensée magique, lui, n’est pas classé dans les romans, mais dans les textes littéraires, quoi que cela puisse dire (une tentative de laisser émerger la non-fiction dans notre paysage mental ?). La quatrième de couverture fait du livre « un classique de la littérature sur le deuil » et le situe « entre sécheresse clinique et monologue intérieur ». La sécheresse clinique traduit bien la sidération du trauma, mais passé le moment où je m’en suis fait la réflexion, je me suis demandée ce que je foutais là à lire plein de données médicales, de noms propres et de dates, de lieux, de personnes qui ne me disaient rien. Un bref instant, j’ai compris pourquoi certaines (rares) personnes ne comprenaient pas l’intérêt d’Annie Ernaux, de son écriture blanche ; Joan Didion est leur Annie Ernaux, j’ai pensé des Américains, et elle ne me parle pas (alors qu’Annie Ernaux, oui). Puis j’ai inversé : Annie Ernaux est probablement notre autrice de oui-non-fiction, une estompe d’essai et de récit personnel à laquelle nous sommes mal habitués, qu’il nous faut habiller de nouveaux mots, d’auto(-fiction). Mais tout ça n’a rien à voir : là où Annie Ernaux écrit l’intime, Joan Didion documente le privé, souvent plus journaliste que romancière.

Il y a bien des extraits que j’ai envie de conserver, des expériences qu’elle nomme, comme le vortex, réminiscences de souvenirs en chaîne qui l’arrachent au présent, mais ce sont globalement des éléments extérieurs à la narration, qui viennent ponctuellement la mettre à distance, conclusions éparses qui marquent des étapes du deuil, des déplacements qu’on n’a pas vu s’opérer (tourner la colère contre soi puis contre le disparu, chercher dans les faits ce qu’on aurait pu ? dû ? faire différemment si on avait su lire les signes, puis au contraire reconstituer l’inéluctable…).

[…] j’avais voulu remonter le cours du temps, faire défiler le film à l’envers.
Nous étions à présent huit mois plus tard, le 30 août 2004, et j’essayais toujours.
La différence, c’est que tout au long de ces huit mois, j’avais tenté de projeter une bobine alternative. Désormais, j’essayais seulement de reconstituer la collision, la disparition de l’étoile morte.

Reprises, ces conclusions éparses risquent de donner une fausse idée de l’ouvrage. Je les consigne tout de même ici, avec d’autre fragments, tout en vous encourageant à lire plutôt Ma vie sans lui, journal de deuil, « journal intime de la vie d’après » qui m’a semblé infiniment plus émouvant, plus sensible (plus angoissant aussi ?).


Je n’oublierai pas la sagesse instinctive de l’ami qui, chaque jour durent ces premières semaines, m’apporta d’un restaurant de Chinatown un litre de porridge de riz aux échalotes et au gingembre. Ça, j’arrivais à l’avaler. Ça, et rien d’autre.

Comme dans Pleurer au supermarché, me suis-je exclamée intérieurement à la lecture, oubliant que la bouillie de riz est préparée par la narratrice pour sa mère cancéreuse — avant son décès.


Jusqu’à présent, j’avais été confrontée seulement à la douleur, non pas au deuil. La douleur était passive. Le douleur survenait. Le deuil, l’acte de faire face à la douleur, demandait de l’attention. Jusqu’à présent, j’avais toutes les raisons, dans l’urgence, de ne prêter l’attention à rien d’autre, de bannir la seule idée d’autre chose, de consacrer toutes mes ressources, toute mon adrénaline à traverser la crise du moment.


On ne s’amusait pas, me disait-il. Je m’indignais (est-ce qu’on n’avait pas fait ceci, est-ce qu’on n’avait pas fait cela), mais j’avais compris. Il voulait dire faire les choses non pas par obligation, ou par habitude, ou par sagesse, mais par envie. Il voulait dire avoir envie. Il voulait dire vivre.


Nous étions ensemble vingt-quatre heures sur vingt-quatre, ce qui inspira toujours un mélange de joie et d’inquiétude à ma mère et à mes tantes. « Présent pour le meilleur ou pour le pire, mais jamais pour le déjeuner », me disait souvent l’une ou l’autre, les premières années.

Et pourtant, à chaque fois, cette manière d’invoquer sa présence [en parlant à voix haute] avait pour seul effet de renforcer en moi la conscience du silence définitif qui nous séparait. Ses réponses, quelles qu’elle soient, ne pouvaient exister que dans mon imagination, mon propre texte. N’imaginer ainsi ses mots qu’à travers mon propre texte me paraissait une obscénité, une violation.

[…] « on peut aimer plus d’une personne ». Evidemment qu’on peut, mais le mariage c’est autre chose. Le mariage, c’est la mémoire ; le mariage c’est le temps. Je me souviens d’une anecdote qu’on m’avait rapportée : « Elle ne connaissait pas les chansons », avait dit l’ami d’un ami après avoir tenté de renouveler l’expérience. Le mariage, ce n’est pas seulement le temps : c’est aussi, paradoxalement, le déni du temps. Pendant quarante ans, je me suis vue à travers le regard de John. Je n’ai pas vieilli.

Le coup de la chanson me rappelle Kundera dans L’insoutenable légèreté de l’être : « Tant que les gens sont encore plus ou moins jeunes et que la partition musicale de leur vie n’en est qu’à ses premières mesures, ils peuvent la composer ensemble et échanger des motifs […] mais, quand ils se rencontrent à un âge plus mûr, leur partition musicale est plus ou moins achevée, et chaque mot, chaque objet signifie quelque chose d’autre dans la partition de chacun. »


[…] lorsque nous pleurons nos pertes, c’est aussi, pour le meilleur et pour le pire, nous-mêmes que nous pleurons. Tels que nous étions. Tels que nous ne sommes plus. Tels qu’un jour nous ne serons plus du tout.


Que Quintana reprenne le cours de sa vie, je le comprends maintenant, cela aussi aurait lieu que je sois là ou pas.
Terminer cet article — c’est-à-dire reprendre le cours de ma propre vie —, en revanche, non.

(Je prélève d’autant plus facilement des extraits qui m’ont plu que la lecture m’a semblé moins fonctionner comme ensemble — sinon j’ai envie de tout garder.)

La nuit n’est plus si vite si noire

Journal du début de février

Dimanche 1er février

Dimanche dossier.

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Mardi 3 février

Impression du dossier, impression de me faire arnaquer, les couleurs dégueu sur le papier à beau grammage, tout ça pour ça, je pleure un coup sur le trajet entre l’imprimeur et la Poste. Je n’éprouve même pas de soulagement à l’envoi, seulement un sentiment de gâchis — comme le jour où j’ai obtenu mon diplôme de prof de danse, les notes médiocres obscurcissant l’obtention.


À ma surprise, les adultes captent moins vite la chorégraphie que les adolescentes ; elles ont raison, sont meilleures juges que moi de leur niveau : il ne va pas falloir que je traîne.

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Mercredi 4 février

[rêve] L’interphone a-t-il sonné ? Dans mon rêve, j’essaye d’allumer mais ni la mappemonde ni la lampe de chevet ne s’allument, fébrillent au mieux, le couloir s’allume lui, me laisse voir que la porte d’entrée de l’appartement est ouverte, je la referme, le salon est plein de feuilles mortes il y a le golden retriever de Dad, je lui tapote l’échine pour me rassurer et le chat du boyfriend a une drôle d’allure plein de poussière je le peigne, les poils enlevés le transforment en petit chien noir, sentiment d’intrusion, je vérifie les pièces, sous le lit, il y a quelqu’un dans la cuisine, plus qu’un peut-être, j’entre à tâtons, saisit un corps, mon grand-père peut-être, je le dirige vers la sortie, puis j’y retourne, cette fois c’est mon beau-père, je le fais sortir et re-rentrer à la porte suivante, là c’est le placard, pas le placard la porte d’entrée, je le guide manu militari c’est pas ici pour trier les boulons, j’ai conscience dans le rêve que les sortir de la cuisine de l’appartement c’est les sortir de ma tête, le sentiment d’intrusion demeure et les lampes, l’électricité qui ne répond plus, même dans le couloir, je laisse mes yeux s’accoutumer à l’obscurité dans le salon avec les animaux, certaines des fenêtres ne donnent plus sur rien, même de nuit, la configuration de l’appartement a changé, je vais voir chez les voisins mitoyens s’ils ont obstrué les passages de lumière, chez eux il fait jour, l’un non l’autre, une vitrine ou placard a été recouvert matelassé par l’intérieur, c’était donc ça, on tire dessus pour le retirer et le réveil me tire de là


Une partie du cours passe en essayage des costumes, ça me va. Examinant le tutu de plus près, je remarque sur le tulle un petit bout de plastique comme on en retire habituellement sur les paires de chaussettes neuves ; je suis à deux doigts de chercher des ciseaux avant de remarquer qu’il y en a plein… qu’ils remplacent les points de couture maintenant les épaisseurs de tulle ensemble. Voilà comment sont réduits les coûts de production (en espérant qu’il n’y ait que ça, et pas d’enfants qui manient l’agrafeuse à longueur de journée). Je ne sais pas si je suis plus horrifiée de la qualité ou admirative de l’ingéniosité.

Un groupe est infernal, je craque et les menace de les priver de spectacle. C’est mi-nul mi-responsable : si dissipés, avec les parapluies de Chantons sous la pluie, ils risqueraient de s’éborgner.


Après les cours, comme presque tous les mercredis maintenant, je reste discuter avec H. Elle me raconte le tournage de sa fille. D’habitude, je trouve le terme et l’idée d’expérience (ponctuelle) galvaudée, mais là, non, je le comprends à mesure de son récit, sa découverte d’un monde qui ne m’a jamais fait rêver mais reste un monde, à part, mal soupçonné (l’attente, le froid, les prises et reprises infinies).


Théière et ordinateur ouvert sur des danseuses à la barre
Tisane et prix de Lausanne

…Jeudi 5 février

Le métro est en panne, et le bus de substitution fort lent : 45 minutes seulement de cours de stretching postural, tout de même bénéfique, entre deux séquences d’énervement — car la panne perdure au retour. À l’arrêt de bus, les gens attendent depuis 25 minutes le bus censé passer toutes les 5 à 10 minutes ; je prends la décision d’y aller à pieds, comme un jeune homme qui, chemin faisant me raconte avoir travaillé au service des appels de l’URSSAF un été. Le bus évidemment nous passe devant.


La variation de La Bayadère sur le solo de flûte est plébiscitée par le groupe. Ça fait plaisir, explique une jeune femme, d’habitude en classique, on n’a jamais le temps d’entrer dans l’interprétation, savoir quoi faire des jambes accapare toute l’attention. De fait, elle n’est pas avare de ses bras. Une autre me laisse suspendue à ses regards et mouvements de poignets comme on le dit des lèvres chez un interlocuteur ; je dois lutter pour arracher mon regard et répartir mon attention.


Une cousine toute petite (je crois que c’est une cousine) voudrait assister au cours de sa cousine plus grande ; la tante (je crois que c’est une tante) y assiste aussi par la force des choses (la cousine toute petite). Elle (la tante, l’adulte) se montre intéressée par la pédagogie, elle-même a repris une formation, elle apprécie les efforts d’explicitation, cite l’image que j’ai donnée du ressort qu’on amorce pour plier efficace avant un tour. J’apprécie son appréciation.


L’école n’achètera pas d’élastique ni de blocs de yoga pour la barre au sol : c’est une barre au sol, on n’est pas là pour faire des poses de yoga — une réponse lunaire, selon les dires de l’habitué qui avait en suggéré l’acquisition par mail, et qui bénéficierait de ce matériel pour travailler efficacement et sans danger son grand écart (il n’est pas le seul).

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Vendredi 6 février

Experts (you are here because you are).
I need your expertise to validate the framework for my research.
Autour de la table, je suis la seule à ne pas avoir eu de carrière d’interprète. Je suis aussi peut-être la seule, en dehors de PhD-man, à comprendre le but du jeu : non pas tant formuler ou obtenir des réponses aux questions (on aimerait, c’est frustrant de ne pas), mais s’assurer que l’on pose les bonnes questions, qu’elles sont formulées de la meilleure manière possible. La carrière de danseuse, je n’ai pas, mais l’habitude des universitaires et l’expérience d’assistante d’édition, ça oui. Redondances, omissions, recoupements, je repère. You’re good at it, sourit généreusement ma nouvelle collègue. Ça me fait beaucoup de bien, tempère un peu mon sentiment d’imposture alors que tous discutent de solistes et directeurs de compagnie comme si ce n’était pas un tout autre monde. À la fin, PhD-man est content, il était stressé (ça ne s’arrête donc jamais ?), mais il a plenty of data. J’ai appris au passage que les male dancers tendent à exploser en plein vol lorsqu’ils sont nommés solistes et découvrent une pression que leurs homologues féminins gèrent depuis toujours. Et aussi : in the end, those who tend to make it ne sont pas les meilleurs techniquement, mais ceux qui sont le plus généreux avec leurs partenaires.


L’après-midi est passée sur le CV et le dossier de L. à la fois concurrente et pote, pas vraiment à l’aise avec Pages ou Canva. On y passe des heures, yeux cramés, expériences qui s’alignent devant leur puces, se hiérarchisent. Je m’obnubile sur ce dossier comme si c’était le mien, ne supportant pas d’avoir un truc bancal alors que ça pourrait être bien, mieux, que c’est à ça de l’être. Je boulotte compulsivement le Toblerone qu’elle m’a rapporté et, la tête farcie, décrète à 20h devoir arrêter ; même si tout n’est pas fini, c’est structuré.

Je propose de reformuler les tournures négatives ou restrictives — elles sont nombreuses. À force, elle fait le rapprochement : c’est donc ça, la négativité qu’on lui reproche ? Cela ne m’étonne pas à la fois qu’elle ne s’en soit pas rendu compte et qu’elle le remarque à présent : le manque, le perfectible sont évidents pour quelqu’un comme elle, qui se remet beaucoup en question, n’arrête pas de se former — je n’avais pas encore mesuré à quel point. Ce n’est pas simplement négatif pour critiquer ou s’excuser — même si, ça aussi, elle y vient en prise de conscience.

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Samedi 7 février

La fatigue me cueille au réveil, dans une forme d’absence molle qui n’est pas désagréable, nervosité à vide : le pianiste me trouve plus patiente avec les élèves. L’après-midi, c’est Les Dix Petits Nègres, les élèves demandent à s’arrêter les unes après les autres, cheville qui gène, orteil douloureux, mal au crâne, mal au cœur. Quel est le titre remanié du roman d’Agatha Christie, déjà ? À la fin, il n’en reste plus qu’un ? Les élèves renchérissent à coup de Koh-Lanta et d’Hunger Games. L’une d’elles n’a vraiment pas l’air bien, je m’assure qu’elle puisse être raccompagnée. And Then There Were None. 


Quand cette élève a expliqué vouloir devenir danseuse professionnelle en entretien, lors de l’audition, mes collègues ne voulaient plus la prendre (en cursus amateur). J’ai insisté par souci de cohérence : certains de nos élèves étaient moins bons que ça. D’accord, m’a-t-on répondu en substance, mais il faudra lui faire comprendre, que ce soit clair pour elle, qu’elle ne s’engage pas dans une voie de garage.

Plus moyen de reculer avec le rendez-vous parent-professeur demandé par la famille, je dois le formuler : même si je ne dis pas que c’est impossible, il est peu probable qu’elle puisse faire une carrière de danseuse classique dans une compagnie professionnelle. J’essaye de ne rien dire de négatif sur elle, brosse seulement le paysage économique des compagnies, le panorama des écoles supérieures (que les élèves de CPES ne réussiront pas tous à intégrer, sachant qu’elle-même n’a pas le niveau pour intégrer la CPES… et que les élèves qui sortent des écoles supérieures ne trouvent pas forcément tous du travail). Pour la mère, qui pose de bonnes questions, c’est plié ; elle continue son rôle d’équilibriste à soutenir sans encourager.

Pour adoucir ce qui ne peut l’être, je tâche de rouvrir un autre champ de possibles : l’enseignement, la recherche, une compagnie amateur, des missions freelance — il y a plein de manières de mettre la danse au centre de sa vie. Juste pas celle qu’elle voudrait, je sais. Si elle savait comme je sais. Elle encaisse, et quand je lui demande comment elle se sent, face à tout ce qui a été dit, qu’on n’a jamais très envie d’entendre, des larmes coulent. Peut-être n’ai-je pas assez mis les formes ? Ai-je trop projeté de moi-même ? prédit un échec dont au fond je ne sais rien, auquel en bonne élève docile elle va se conformer, sans même essayer ? Tous les danseurs pro ou presque ont cette anecdote d’un professeur qui, un jour, leur a dit qu’ils ne seraient jamais danseurs, et je ne demande pas mieux que de me tromper. Je fais marche arrière, moonwalke un peu : je ne dis pas qu’elle ne doit pas essayer son plan A, je dis qu’elle doit avoir un solide plan B. Qu’elle essaye, au contraire, on vit mieux sans regrets — à nouveau, je projette, je condamne l’issue. C’est difficile de ne pas : j’avais le même profil qu’elle, adolescente, un physique, des extensions, un vocabulaire technique pas dégueulasse, mais aucune construction solide, la charrue mise avant les bœufs, qu’on ne sait plus comment diriger. Son potentiel, car elle en a (eu) un, il est à parier que personne ne pariera dessus et qu’il ne sera pas actualisé car il est déjà un peu tard, à dire vrai, et il y a déjà tant de jeunes filles de son âge plus prêtes, plus solides, plus solaires. Ça, je ne lui dis pas. Je ne dis rien non plus de la mère qui a raison (de vouloir que sa fille passe un bac général) parce qu’elle a peut-être eu tort avant (de refuser que sa fille intègre une classe à horaires aménagés au collège), mais que personne ne saura jamais si elle a eu tort ou raison, et peut-être qu’il n’y avait ni l’un ni l’autre, juste un désir d’accompagner et de protéger au mieux.

Tout cela me trotte encore en tête le lendemain. Ai-je bien fait ? Qu’ai-je mal dit ? Qui suis-je pour ? Plus dérangeant : pourquoi ai-je eu si peu d’empathie ? y suis-je allée presque avec plaisir ? Ai-je eu un accès de pouvoir, de vengeance presque, maintenant assez légitime à un poste pour dire qu’elle ne le sera pas à un autre ? Ou étais-je persuadée d’être à la bonne place, parce que j’ai vécu une expérience similaire à la sienne ? — sauf que, ce que j’ai dit, on ne me l’a pas dit ainsi — ou, plus probable, je ne l’ai pas entendu. Est-ce que ça change quelque chose ? tout ?


Ma soirée se passe devant les sélections du prix de Lausanne, à défaut de la finale que je n’ai pas pu voir en direct et qui n’est pas encore disponible en replay. C’est infini sur la fin, je passe la virtuosité à coup de 10 secondes, cherche les artistes comme on chercherait un passage précis, oublié, dans un film. Suspensions, décélérations, les qualités de mouvement font tout (envie d’y consacrer une newsletter).

…

Dimanche 8 février

Je prévoyais une journée mi-glande mi-chorégraphie, mais le besoin de récupération me tombe dessus et c’est, dans un mélange de procrastination déniée et de volonté assumée de me reposer, une journée full glande. Je tombe sur une incroyable vidéo de Ballet Reign sur la méthode Cecchetti, j’en regarde seize minutes comme rien, moi qui ne suis pas cliente des formats de YouTubeurs, et je regarde l’heure complète plus tard dans la journée, après avoir lu des pages et des chapitres de Julia Kerninon, Buvard absorbant la lumière du soleil, en pyjama et lunettes de soleil derrière la grande vitre du salon. Le roman y passe presque, l’après-midi complètement et la nuit venue (un tout petit peu plus tard qu’hier et un tout petit peu plus tôt que demain) je regarde encore la finale du prix de Lausanne. Les variations classiques m’apaisent, ordre immuable et harmonieux où rien ne peut arriver — la danse classique, visionnée, est un doudou (un special interest sur lequel hyperfocuser ?). Je n’avais en revanche pas du tout vu venir le gagnant, et même en revenant après coup sur ses variations, je ne vois pas ; meilleur Swiss candidate, je veux bien, mais meilleur candidat tout court ? Ça pue la politique. Et les quatre finalistes sans bourse abandonnés derrière la barre, il aurait été élégant de les faire saluer avec les autres. Heureusement, sur Instagram, il y a cette story où une finaliste non primée danse dancefloor en tutu bleu avec le jeune homme enfantin qui a été l’un de mes préférés, visiblement heureuse. Une heure du matin et du mal à m’endormir.

Nous vous parlons d’amour

J’ouvre le recueil dans mes mains et me remet entre celles de Jeanne Benameur.
Nous, c’est elle, tous ceux qu’elle écoute, à qui elle prête parole.
Amour, c’est « des petites paroles de rien du tout », pas des déclarations
— en tant de guerre, on évite
la douleur
on prend
la douceur
des vies

douleur, douceur
c
l

Il faudrait ajouter […] avant, […] après les citations, je n’en ai rien fait, j’ai volé léger.

…

de je t’aime je suis passée à j’aime
il n’y a plus d’attente à tutoyer
j’aime large
j’aime les gens comme on aime un tableau
sans vouloir rien y retoucher

…

Je suis le fils de celui qui s’est levé un matin
qui est parti
[…] j’ai rangé sa chaise
posé son bol dans l’évier
et j’ai su que notre table était devenue une table
rien qu’une table

…

ça ne dit rien des mots que j’ai sous la peau
qui cherchent à sortir
comme les plantes tout au fond de la terre
qui savent très bien que si elles restent sous la terre
elles ne vivront pas

je voudrais qu’on me regarde vraiment
jusqu’à ce qu’on la voie, la vraie couleur de mes yeux
parce que ça change
alors il faudrait
qu’il y ait quelqu’un qui me regarde
vraiment
tous les matins
et qui me dose Aujourd’hui tu as les yeux
couleur de printemps courageux
ou bien couleur de nuit sans amour
ou couleur de vol d’oiseau migrateur
c’est pas juste marron
ou bleu ou gris ou vert
un regard, c’est plus subtil
[…] quelqu’un qui te dit
la vraie couleur de tes yeux le matin
ça, ce serait la douceur du monde
[…] si vous voulez
je peux essayer de lire
la couleur de vos yeux d’aujourd’hui

…

elles nomment le désastre mais elles ont élevé des remparts
pour réfugier la douleur

Pour réfugier la douleur, pas pour se réfugier de la douleur.

…

Je dois la vie à quelqu’un que je ne connaîtrai jamais

[…]

ma mère m’a raconté la peur au ventre
les entrailles qui se serrent
et l’avion a commencé à tirer sur eux
ils se sont tous aplatis où ils pouvaient
dans les fossés au bord de la route
s’ils avaient pu rentrer sous terre ils l’auraient fait
ma mère comme les autres
entendant le vrombissement qui se rapprochait
les tac-tac-tac qui pouvaient arrêter les vies
comme ça
et l’homme s’est couché sur elle
elle a senti son poids sur son dos

l’avion est passé
les gens sur la route se relevaient
certains pas
ma mère était indemne

elle a voulu se lever
mais le poids de l’homme la gênait
elle l’a poussé comme elle a pu
il fallait se remettre en route tout de suite
avant que l’avion ne revienne
il fallait trouver un abri

l’homme était lourd
il était mort
mort pour elle
sans même savoir son nom

[…] moi si j’existe aujourd’hui
c’est grâce à cet homme
il n’est pas mon père
[…]

…

ils disaient À table, les enfants
et d’un seul élan
nous avancions nos chaises
chacun à notre place
mais une place n’est pas un nom

[…]

dans leurs bouches nous étions Les enfants pour la vie
mais dans nos rêves nous étions seuls

…

derrière quelle petite fille quel petit garçon
avancent-ils, eux ?

…

Parfois tu vois j’ai peur de tout perdre

Tout ?

Oui tout, tout ce que j’ai à l’intérieur
la beauté des paysages que j’ai contemplés
les couleurs qui changent
[…]

Écoute, tu me racontes ta montagne et moi je te la garde
tu ne la perds pas
et je prends aussi la mer qui frissonne entre les rochers
le flux, l’eau transparente
je garde tout ce que tu ne veux pas perdre

[…]

Nous sommes deus maintenant
à garder la beauté
et ça
c’est de la douceur
peut-être même de l’amour
va savoir

Revue de blogs #21

Malgré toute cette peine, je suis encore heureux.

Stéphane, Le bonheur et la mort, nota-bene.org

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J’étais dans le camp de l’autoflagellation sur l’air de “Tu t’es raconté des histoires, pauvre sotte immature”. Jusqu’au jour où ma psychanalyste m’a dit que l’état amoureux ne résiste pas au fil du temps s’il n’y a pas de répondant, conscient ou inconscient de la part de l’autre […].

Kozlika en réponse à Sacrip’Anne, Paroles, paroles, paroles

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the days are long, but the years are short

En congé maternité, Yasmine parle de son rapport au temps, « très rythmé » et « très fragmenté », qui fait qu’elle a « à la fois trop de temps (parfois je m’ennuie tout de même) et pas assez de temps pour faire tout ce que j’imagine ».

Yasmine, La vie dans un autre espace-temps,
Sundays are made for tea & crumpets

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Et je lui oppose une force que je n’ai pas, pour trouver encore à sourire, dans ce boulot qui m’épuise.

H., Vendredi 30 janvier, Prof en scène

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Je note le matin les tips de la journée en vrac, aussi bien les courses, aller à la poste, produit vaisselle, que les idées à creuser […]. Hier, parce que j’avais huit ans, j’ai noté « me faire plaisir », et le soir, en relisant cette liste pour voir si j’avais oublié quelque chose, j’ai encore eu huit ans, j’étais heureuse d’avoir écrit « me faire plaisir », parce que j’en avais eu l’idée, et rien que la noter avait donné à la journée une texture différente, un peu plus sereine et contemplative.

Généralement, j’ai cinq plutôt que huit ans. Mais peut-être devrais-je avoir huit ans pour écrire « me faire plaisir » sur ma to-do list microsoftienne, quatre carrés combinant les options possibles entre important et/mais pas/nini urgent.

Je n’éprouve pas le plaisir d’écrire, mais je ressens l’inconfort de ne pas réussir à écrire, comme une mauvaise digestion […]. Ça passe si j’écris quelque chose.

Christine Jeanney, block note — photo accidentelle, Tentatives

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Nous nous connaissons depuis le cours préparatoire, soit plus de trente ans. Nous ne nous sommes jamais quittés, où que la vie nous ait envoyés l’un et l’autre. Nous avons des vies différentes, mais nous nous appelons tous les mois pour nous raconter des secrets. Le lien entre nous ne s’est jamais rompu, notre amitié d’enfants est devenue une amitié d’adultes, et plus le temps passe et plus c’est un de mes interlocuteurs préférés.

Julia Kerninon, L’amour parental, Sur le fil

Friendship goal.

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À son arrivée à Montparnasse, le train simple se raccorde à un autre train simple, et devient un train compliqué.

J’ai ri.

Chacun des desserts de la carte a un problème. À chaque fois on se dit ah ? L’un des problèmes est que le moelleux à la pistache est à l’émulsion de vin rouge, et que la mousse au chocolat est à l’huile d’olive.

J’ai souri : ça, je connais, et les items de la carte qui ont chacun un problème, et la mousse au chocolat à l’huile d’olive (mais celle de ma maman est bonne).

Guillaume Vissac, 151225, Fuir est une pulsion

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C’est peut-être ce que je préfère dans la fabrication, sa procédure, le fait que ça se développe / dévoile au fur et à mesure, qu’il y ait une tension entre ce qui est prévu, projeté, et ce qui est réalisé. Parce que ça devient autre chose. C’est vraiment éjecté de soi, différent de soi.
[…] Très souvent, ce que je fais ne ressemble pas à ce que j’avais prévu, mais si c’est le cas, si ce que j’avais prévu et ce que je fais correspondent, je m’ennuie, et j’oublie ce que j’ai fait, qui se retrouve égal à rien.

Christine Jeanney, block note — consuls, Tentatives

Ça doit être génial de se réjouir de la tension entre ce qui est prévu et ce qui est réalisé, plutôt que de se crisper.

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Dans l’idéal, je voudrais rester stoïque, ne pas dépendre des réactions extérieures, positives ou négatives. Dans la réalité, je sens bien depuis ce message à quel point quelques mots peuvent redonner énergie et confiance.

[…] rester concentrée et avancer coûte que coûte.
Et ça coûte.

Anne Savelli, Âme d’héroïne, Fenêtres Open Space

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Il a raison, je passe un temps considérable à découvrir ce que je sais.

(au sens de savoir déjà)

Christine Jeanney, block note — bannière, Tentatives

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[…] il me faut apprendre à vivre avec ce manque de lui.

Accepter (?), Ma vie sans lui

Pas sans lui, avec le manque de.

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[…] le boomerang de l’enfance qui revient sans cesse, les choses qu’on met des années à comprendre, ou qu’on comprend chaque fois différemment […]

Julia Kerninon, Bleue comme la rivière, Sur le fil

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It seems like a very deep rabbit hole, this musical journey. I like that it may never have an end to it.

Winnie Lim, music, a deep rabbit hole

Just replace musical with balletic.

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[des jours] en suspens – qu’il faut vivre comme si tout allait normalement.

 Sans les masques, le risque d’affaissement est trop grand.

Lastomsphérique, Bulletin des jours heureux #11, Accrocher la lumière

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Et pourtant à chaque étape de son parcours, il y a deux bouts de moi. La mère qui sera là. La femme qui se prend quelque chose dans la gueule.

[…] qu’il sache profondément pouvoir compter sur moi sans lui cacher non plus mon chemin (ni lui jeter à la gueule, hein) […]

Un très beau billet de Sacrip’Anne, Le sens de ma vie

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Comme toujours le premier, je pense à Proust: « Je venais de vivre le 1er janvier des hommes vieux qui diffèrent ce jour-là des jeunes, non parce qu’on ne leur donne plus d’étrennes, mais parce qu’ils ne croient plus au nouvel An.»

Alice du fromage, 1er janvier 2026

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Je sais pas c’est quoi la quête principale, je crois que je vais me concentrer sur les quêtes secondaires.

Meredith B., Side quest sur side quest, Ramblings of an adulescent

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La révélation de la mort annoncée du soleil a été la raison de ma première crise existentielle, vers 4 ou 5 ans.

Sacrip’Anne, Illusions, Sisters Cia

La même, vers 7 ans. Assortie d’une phase à focaliser sur l’astronomie (Pluton était encore une planète et j’avais un livre où une enfant plantait des spaghettis à la verticale dans une assiette tapissée de pâte à modeler pour comprendre quelque chose de la queue des comètes). L’espace, l’astronomie, c’était l’éclairage macro de concepts comme la fin (absolue, au-delà de la mort d’un individu), le rien, l’infini, la distortion du temps et de l’espace (les trous noirs, la perception décalée d’une étoile déjà disparue…). Un film de fin du monde prenant justement la mort du soleil comme point de départ m’avait bien glacée, à l’époque — ils avaient pris le parti de la naine blanche (délai narratif supérieur à la supernova ?).

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Je repasse les moments où on s’est embrassés en boucle alors que c’était y’a 48h, ils deviennent déjà abîmés comme si je rembobinais trop un VHS.

Et lui il me regarde avec ses yeux noirs et on dirait qu’il lit encore plus loin et ça me perturbe. C’est la première fois que quelqu’un qui me plaît m’explique comment iel me perçoit, ça m’est jamais arrivé avant.

Et au pire ça fera un peu mal. Et au mieux ça fera très mal, mais plus tard.

Meredith B., La tranche de la pièce, Ramblings of an adulescent